REALISATIONS de l'ASSOCIATION " LES ATELIERS DU CORDEL "
Inspirée par les cordels du Nord du Brésil l'association française " Les Ateliers du Cordel " a pour but de concevoir des livrets réalisés en papier artisanal (*) et sur lesquels des textes , contes ou poésies sont imprimés.
Afin d'être conforme à l'esprit du cordel brésilien une gravure sur bois ou linogravure compléte le livret ainsi réalisé .
( * ) voir les vidéos " papier artisanal " sur Youtube
Pour mieux comprendre :
EXEMPLES DE CORDELS vus au BRESIL sur un marché à RIO de JANEIRO
les CORDELS sont présentés accrochés par des pinces sur des fils tendus
les CORDELS ont tous les mêmes dimensions
les CORDELS sont présentés sur des stands simples par l'écrivain ou le graveur
les CORDELS peuvent être réalisés par une seule personne ou par plusieurs
la gravure du cordel peut- être imprimé également comme une estampe en général en noir et blanc
nous avons remarqué que tous les livrets sont présentés sur des " cordelettes " d'où le terme CORDEL
DOMINIQUE STOENESCO·CULTURA·11 MARÇO, 2024
Invitée au Salon du livre lusophone qui aura lieu samedi 16 mars à la Maison du Portugal (Cité Universitaire de Paris) pour parler de la littérature de «cordel» au Brésil, Sophie Foray nous a accordé un entretien sur ce thème.
Après des études en Sciences du langage et de l'éducation, Sophie Foray se spécialise dans la recherche en Sciences de l'éducation et part réaliser un échange à l'Université de São Paulo, ce qui lui permet de développer sa connaissance des cultures brésiliennes et son bilinguisme. En tant qu'assistante sociale et développeuse de projets dans la périphérie lyonnaise, elle met en place et anime des ateliers et des stages de valorisation du plurilinguisme avec les enfants et leurs parents, entre 2016 et 2021. Accueillir la diversité, valoriser les particularités culturelles, œuvrer dans la lutte contre les inégalités sociales et scolaires sont les mots d'ordre de son engagement dans l'éducation.
C'est lors de son dernier long voyage au Brésil qu'elle rencontre dans le «cordel» et d'autres pratiques artistiques populaires des outils de valorisation de l'interculturalité. Depuis, elle se consacre à l'étude de ce genre littéraire, à sa pratique, sa valorisation et sa diffusion en France, s'en servant de point de départ pour élaborer des activités d'introduction aux pratiques d'écriture et d'autopublication poétiques.
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Qu'est-ce que le «cordel» brésilien ? Comment est-il apparu dans le Nordeste notamment ?
Sophie Foray: Le «cordel» brésilien est un genre de littérature poétique populaire, né d'une tradition orale, il a évolué vers l'écrit sous forme de livrets, les «folhetos», que l'on appelle «cordel», en référence à leur mode d'exposition traditionnelle dans les marchés publics, accrochés sur des cordelettes. Arrivé par bateau avec les premiers colons portugais, le «cordel» est d'abord un outil de domination, empreint de la pensée européenne dont il faut infuser les cultures des peuples du Brésil. Dès l'arrivée des premières imprimeries, il sera réapproprié par les poètes du sertão (région du Nord-est semi-aride) comme support de mémoire et de transmission des réalités, mythes, légendes et histoires qui composent les vers chantés lors des «cantorias» (joutes verbales). Le «cordel» gagne rapidement en influence, se diversifie et devient le journal du sertão, moyen de diffusion privilégié de l'information. D'une grande accessibilité, il servira de base d'alphabétisation pour ces populations illettrées ou semi-analphabètes. D'outil d'assujettissement, il deviendra un moyen d'émancipation des plus défavorisés, illustration de la résistance, jusqu'à l'époque de la dictature où il permet de contourner la censure de l'information.
Comment est né votre intérêt et votre passion pour la littérature de «cordel» ?
En voyage au Brésil en 2022, je m'intéresse de près à l'omniprésence de la poésie dans la culture populaire dans le nord-est du pays. L'intérêt pour l'art de la déclamation me guide jusqu'au «cordel» qui illustre ses origines. Cette rencontre avec une forme poétique auto-produite artisanalement me renvoie à de vieilles pratiques poétiques françaises disparues. Je découvre dans le «cordel» un outil de résilience, de résistance et d'existence populaire qui s'impose comme un excellent outil en faveur de l'égalité sociale. Le «cordel» impose un rapport au livre et à la littérature qui est désacralisé, où le langage informel, l'argot et la créativité linguistique dominent, ils en sont même un élément caractéristique. Mon voyage prend alors un nouveau tournant, puisqu'il sera ponctué de rencontres avec les auteurs et autrices du genre, de découverte d'associations oeuvrant à sa valorisation, et de participation à des événements qui lui font honneur, afin d'en étudier les techniques, les origines et l'évolution de ses expressions. Je m'intéresse alors particulièrement aux usages du «cordel» comme outil pédagogique, et aux nombreux projets socio-éducatifs qui ont à cœur la transmission de ces traditions. Exemple même de la capacité des cultures brésiliennes à transmuter un passé ou un présent douloureux, à se réapproprier positivement des moyens de domination, c'est toute la culture brésilienne qui m'inspire, à travers le «cordel», un nouveau regard et de nouvelles techniques en faveur de l'accueil de la diversité culturelle en France.
Pouvez-vous nous parler des «repentistas» et de leur rôle dans le «cordel» ?
Les «repentistas» sont des poètes de l'improvisation, ils se produisent en chantant lors de «cantorias», des duels organisés entre deux poètes, qui tour à tour se défient à la force de leurs rimes. Au Brésil, la pratique des «cantorias» ou «pelejas» (joutes oratoires) remonte au XIXè siècle, véhicule de mythes fondateurs, de légendes et traditions culturelles. Codifiée et ritualisée, la «cantoria» attise l'intérêt des romantiques puis des folkloristes qui, assistant à ces batailles de rimes, prendront note des vers des poètes pour les retranscrire à l'écrit, dès l'apparition des premières imprimeries dans la région. Naissent ainsi les premiers «cordels» brésiliens, dont la simplicité du format et les faibles coûts de production permettent rapidement une large diffusion dans le Nordeste, assurant la transmission de récits fondateurs de l'identité du sertão, d'où est originaire cette pratique populaire.
Quels sont les thèmes les plus fréquemment évoqués dans la littérature de «cordel» ?
Les thèmes traités par la littérature de «cordel» sont très variés, allant des sujets les plus sérieux aux plus burlesques ou satiriques. On y retrouve le récit d'histoires et légendes populaires, de leurs héros, de figures ou événements historiques importants. Outil d'alphabétisation et d'éducation, le «cordel» traite de sujets d'actualité locale, nationale et internationale, mais aussi d'enseignements moraux qui se vouent tant à distraire qu'à éduquer ses lecteurs. Le thème de la romance est très largement exploité par le genre, mettant en scène des histoires d'amour souvent dramatiques. La satire politique et sociale tient une place importante dans la littérature de «cordel», qui s'adonne au traitement de questions vives. On y évoque également des questions religieuses ou spirituelles, véhicule de croyances populaires et de leurs personnages mythiques. La publication de « cordels » à visée éducative et didactique tient une large place dans les parutions actuelles.
Une des richesses de ces livrets ou feuillets c'est la gravure. Pouvez-vous nous en parler ?
L'esthétique de la xylogravure (gravure sur bois) a rapidement séduit les «cordelistes» (auteurs de cordels) pour illustrer leurs couvertures, traditionnellement ornées de dessins ou photographies. L'apparente simplicité de cet art naïf, aux traits épais et peu précis, représente bien les histoires des «cordels», et leur parler vernaculaire. L'art de la xylogravure au Brésil met le plus souvent en scène les paysages désertiques de la région, les traditions et cultures locales, et l'imaginaire du folklore brésilien, concordant avec les thèmes majeurs du genre poétique. L'identité esthétique du «cordel» s'est construite et affirmée dans cette rencontre avec l'art de la xylogravure, qui est encore très présente aujourd'hui, témoin de la dure réalité de la région.
Vous effectuez des recherches sur les liens entre les traditions littéraires et orales brésiliennes et françaises. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
À mon retour en France, après un an et demi d'immersion dans les cultures populaires brésiliennes, je m'interroge sur le leg de ces vieilles traditions dans nos pratiques artistiques et culturelles en France. Je m'intéresse aux façons dont elles ont existé et évolué à travers le temps. En venant vivre en Occitanie, je redécouvre l'occitan, la langue des troubadours, qui me rapproche de leurs écrits et de cette tradition perdue. Dans cette rencontre avec la langue occitane et les poésies des troubadours, c'est autant de similitudes avec la langue portugaise et les arts de la déclamation que je redécouvre, et qui me fascinent. Ces traditions ne sont pas perdues, elles ont voyagé et continuent à vivre dans les cultures nordestines à travers des formes nouvelles. Je m'attache à comprendre les liens qui existent entre les traditions poétiques brésiliennes, européennes et africaines, et m'en inspire dans mes pratiques pédagogiques pour favoriser le dialogue et la compréhension interculturelle.
Le «cordel» est pour votre enseignement un outil pédagogique important – dites-vous. Dans quelle mesure ?
L'écriture des vers d'un «cordel» mobilise des rythmiques et structures métriques simples, en lien à une musicalité naturelle de la langue et de la construction syntaxique, telle qu'on les retrouve dans les comptines par exemple. Par la liberté d'expression que permet l'usage de mots informels voire incorrects, l'écriture du «cordel» se veut libérée des injonctions de maîtrise parfaite de la langue, rendant ainsi accessible au plus grand nombre l'expression poétique, jusqu'alors considérée impossible tant elle apparaît réservée aux sphères académiques et intellectuelles. Par la simplicité et l'humilité de son format, le «cordel» permet de désacraliser le livre. Son utilisation comme outil pédagogique est considérée comme libératrice, porteuse de potentialités de résilience et d'émancipation sociale, aussi bien par le biais de l'introduction à son écriture, qu'à sa lecture. Le «cordel» comme support didactique, grâce à sa musicalisation et ses rimes, constitue une méthode de mémorisation efficace pour enseigner des notions sous forme de petites chansons.
Quelle est la réalité de la littérature de «cordel» aujourd'hui, dans un monde dominé par le numérique, la TV et internet ?
Bien que le public consommateur de «cordel» ait beaucoup évolué, il n'en a pas moins disparu, et le «cordel» s'est vu adapté et réapproprié de diverses formes, comme depuis sa naissance au Brésil. Aujourd'hui, on le retrouve principalement à la vente dans des points touristiques, au milieu d'autres souvenirs faisant partie des emblèmes de la culture folklorique brésilienne. De nombreux projets voient le jour dans les écoles, où des spécialistes viennent déclamer leurs textes et accompagnent les élèves dans l'élaboration de leur propre «cordel». Le théâtre s'est emparé de ses textes, mettant en scène des personnages mythiques, tout comme certains musiciens reprennent des vers bien connus dans leurs chansons. La tradition des déclamations dans les mariages, sur les marchés publics ou lors d'événements culturels est bien vivante, bien qu'elle ait largement décliné par rapport au siècle dernier. Les poètes ont su cependant tirer parti des nouveaux moyens de communication, puisque la plupart proposent leurs déclamations sur Youtube, Instagram et même Tiktok.
BRASILCULTURALIVROSSOPHIE FORAY
Exemples des principaux CORDELS réalisés par JEAN PIERRE DUVIALARD avec l'aide des membres de l'association et d'auteurs joints
Sur la terre sèche du plateau de Valensole
parmi les lavandes, petits points gris vert
assoiffés et odorants,
la main tenant son chapeau
sous le vent froid du mistral
l’homme penché avance lentement.
Depuis des millénaires , quelques bois
s’élèvent , retenant la terre ,
jusqu’au bord verdoyant du ravin.
Trait de l’outil nature,
Saignée profonde
D’où jaillit le magique jet,
Trop plein des pluies d’automne.
Le bois s’appelle Gipounette,
La source Poiraque.
Et personne ne les regarde, perdus,
noyés dans l’océan de terre.
A l’abri du bois, dans le creux du ravin
quand l’heure de la soif se fait sentir
il fait bon se rafraîchir,
s’accroupir près du jet d’eau de la source,
tendre les mains et recevoir
la fraîcheur du liquide translucide.
L’herbe verte, les ombres et le léger souffle
du vent réchauffé et parfumé
apaisent et inspirent au repos.
Tout est là : Le bois sec et craquant,
les orties et les prêles sorties du lit
ondulant de la source et l’oiseau chantant
la mélodie de la terre humide comparée
à celle du sifflement aigu du mistral
entraînant la poussière rouge
soulevée comme des vagues.
Le bois de Gipounette sert de réserve
pour l’hiver
à l’homme qui coupe, scie
et rempli ses seaux à la source Poiraque.
Il amasse, utilise, transpire, boit,
se lave , se chauffe sans compter.
Le bois de Gipounette se réduit,
l’eau fraîche disparaît sous le soleil,
le vent soulève les feuilles et l’herbe jaunie,
la terre se craquelle,
les pierres ne roulent plus,
l’oiseau ne chante pas.
La source Poiraque continue de couler.
L’homme boit encore et encore.
Son corps imprégné de l’eau bénéfique
ressent les premiers signes de la transformation.
Doucement, jours après jours, il change.
Sa peau se fendille telle l’écorce,
Et il boit à la source encore et encore.
Mais au lieu de s’assouplir, tout son corps
se durcit, ses pieds lourds s’enfoncent
au lit de la source. Il ne bouge plus
afin de rester près de l’eau et
plus il boit plus son corps gonfle,
se fend, s’assombrit.
Il ne ressent plus le froid du vent,
le soleil le réchauffe et le durcit.
Il grandit, il s’étend vers le ciel.
Sans cesse, gonflé d’eau devenue sève
ses yeux disparaissent, sa bouche se ferme
son cœur ne résonne plus dans son être.
Il n’est plus homme, il n’est plus femme,
il devient un lien entre le bois et la source.
Les jours passent et passent.
Son esprit disparaît.
il a soif, il a besoin de l’eau de la source
la pluie ne suffit pas.
Il creuse avec ses pieds le sol
à la recherche de l’eau
et plus il creuse, plus il grandit.
Petit à petit il devient l’arbre de Gipounette,
celui qui va redonner l’ombre,
faire reverdir l’herbe,
laisser les cailloux rouler au lit du ravin
de la source Poiraque.
N’oublie pas, toi qui passes et te rafraîchis
à la source, que cet arbre te perçoit,
te protège et surtout ne ramasse
que les branches mortes et,
laisse-lui l’eau de la source.
B/ Cordel : l'arbre de Gipounette ( 2 )
Assis au pied de l’arbre
dans le bois de Gipounette
Manon et Jean se tiennent la main.
L’eau de la source Poiraque
en un bruit cristallin
éclabousse les pierres.
Manon, sept ans d’insouciances
Jean, huit ans de rêveries
à l’ombre de l’arbre qui rafraîchit
l’air chaud du plateau de Valensole.
Tout serait simple si cet arbre
n’avait pas d’histoire !
Ses racines au pied de la source
se nourrissent de l’eau fraîche,
ses branches cachées par mille feuilles
bougent doucement sous les effets du vent.
C’est un peu comme un réveil.
Manon et Jean écoutent, l’oreille collée au tronc,
le battement des branches
qui résonne dans l’écorce.
Au pied de l’arbre, autour d’eux,
quelques branches mortes
gênent la pousse de l’herbe tendre.
Ils lancent des brindilles
au lit de la source.
Celles-ci flottent et dans une course rapide
se séparent, se rattrapent et
s’éloignent vers le bas du ruisseau.
L’arbre de Gipounette ressent quelques
vibrations.
Il voudrait dire à ces enfants
combien le temps aide à la vie,
que son ombre, un jour, n’avait pas existée,
que l’eau de la source baissait
à cause de trop de négligences.
Manon et Jean ne savaient pas.
Ils riaient, jouaient, autour du tronc,
lançaient de l’eau, coupaient des branches.
Ils auraient aimé grimper sur l’arbre
mais celui-ci était trop grand.
De retour au mas, parmi les lavandes,
points bleus alignés sur la terre rouge
Manon et Jean demandèrent au papé
s’ils pouvaient emprunter l’échelle de bois
servant à hisser les bottes de lavandes.
Heureux de leur idée ils emportèrent
l’échelle dans le bois de Gipounette
au pied de la source Poiraque.
Des pies s’envolèrent à leur vue
et se cachèrent sur les branches de l’arbre.
Lorsque l’échelle fut mise en place
l’arbre de Gipounette eut peur.
Manon et Jean s’installèrent au cœur de l’arbre.
Le vent était chaud, les branches battaient
telles le cœur de l’arbre de Gipounette.
Ils riaient très forts, heureux,
sans savoir qu’ils redonnaient
une vie humaine perdue depuis si longtemps
à cet arbre magnifique.
A la nuit longue, le matin frais succéda
et, couché sur l’herbe tendre
l’homme au chapeau s’étira
touchant de sa main étendue l’eau de la source.
L’arbre de Gipounette avait disparu !
Disparu en tant qu’arbre, mais transformé.
Ses branches devenues bras forts et noueux,
son tronc large, ses jambes robustes
et ses racines devenues pieds mouillés
par la source Poiraque.
Temps long de l’absence, tel Ulysse
après son long voyage
revient sur ses terres.
Il comprenait maintenant combien
il devrait protéger ce lieu,
cette source,
offrande de la nature
à ces espaces désertiques, chauds
et terre séchée par le souffle du mistral.
Manon et Jean écoutèrent cet homme :
sa transformation en arbre, et aujourd’hui,
son retour au pied de la source Poiraque.
Ils se placèrent contre lui et après
mille questions, décidèrent de planter
un arbre, qui grâce à l’eau de la source,
grandira et protégera cette terre.
auteur : Jean Pierre DUVIALARD à La Verdière 83
C/ Cordel : jeu de cartes
bois gravé
texte du cordel
jeu de cartes au château
Dans un étui de maroquin
Un jeu de cartes était rangé.
Brillantes et douces au toucher
Prêtes à être tenues en main.
C’était un jeu de trente-deux cartes,
Des cartes belles, bien dessinées.
Et sur le dessus de la boîte
Les quatre rois étaient rangés.
Alexandre, le roi de Trèfle
En forme de porte-bonheur.
Il était têtu comme un buffle
Et il était toujours vainqueur.
Un roi tranquille, un roi serein
Et son regard était d’airain,
De qui jamais n’hésitera
Avant de marcher au combat.
Puis César le roi de Carreau
D’un rouge éclatant de flambeau.
On murmurait dedans l’étui
Qu’il craignait de risquer sa vie
Car il se tenait à carreau
Quand le jeu se nommait Bataille
Et c’est souvent, vaille que vaille
Qu’il peinait à être héros.
Et puis David, le roi de Pique
Noir et aigu comme un épieu.
Il montrait de par ses mimiques
Que le combat lui était jeu.
On le craignait, on l’évitait.
Les deux, les trois, humbles vassaux
Courbaient le front et le fuyaient
Quand sa pique se dressait bien haut.
Quant à Charles, rouge roi de Cœur,
Il se savait beau et aimé.
Son cœur était tout en rondeur,
Doux au regard, tendre à aimer.
On enviait ses belles manières
Et sa prestance cavalière.
Il se pensait le roi des rois
Et cela se disait tout bas.
Et cette partie faisait rage
Quatre joueurs en plein ouvrage.
Après la donne et quelques plis
Les quatre rois étaient partis.
Eux qui toujours restaient groupés
S’inquiétaient d’être séparés
Mêlés aux cartes à petits points
Dont on se défaussait soudain.
Puis quand le jeu était coupé
Tout à coup ils se retrouvaient.
Les joueurs abattant leurs cartes
En prenaient d’autres en grande hâte.
Les joueurs s’exclamaient en chœur.
Cela durait depuis des heures…
Parfois, les rois formaient des paires
Mais étaient vite mélangés.
Si l’un d’entre eux tombait à terre,
Une main prompte le ramassait.
Bien vite le jeu reprenait
Et les cartes redistribuées.
Battus, coupés, les quatre rois
Subissaient tout avec émoi
Et quand les joueurs fatigués
Posaient leurs cartes, face cachée
Et prenaient un temps de repos
Afin de se payer un pot,
Les quatre rois, tout effarés,
Parmi les cartes se cherchaient.
Mais vite, la fièvre du jeu
De nouveau brûlait dans les yeux
Regroupant autour du tapis
Les quatre joueurs, des amis.
Les hommes jouaient en silence,
Le front plissé, lèvres serrées
Et la fumée devenait dense
Quand les cigares se consumaient.
Parfois l’un d’eux, d’une voix rauque
Réclamait un demi bien frais
Et dans la lumière un peu glauque
Se discernait le bock givré.
Par la fumée des cigarettes,
L’air était lourd et parfumé.
Quelqu’un ouvrait une fenêtre,
Un autre joueur la fermait.
Les quatre rois bien malmenés
Essayaient de se libérer.
Le roi de Trèfle se démenait.
Le roi de Carreau se cachait.
Le roi de Pique se bagarrait.
Le roi de Cœur le retenait.
Et quand la lune se coucha
Chaque joueur rentra chez soi,
Laissant la pioche abandonnée,
Le jeu de cartes éparpillé.
Dans le silence retrouvé
Les quatre rois cherchaient leurs dames.
Ce n’était pas chose aisée
Ils y mettaient toute leur âme.
Le roi de Trèfle se penchait
Cherchant Argine, son adorée.
Le roi de Carreau, tout tremblant
Appelait Rachel doucement.
Le roi de Pique criait : Pallas!
En imposant sa large masse.
Le roi de Cœur, tout palpitant
Cherchait Judith en murmurant.
Afin de mieux scruter au loin
Les quatre rois firent édifier
Un grand château pour y monter
Tel un donjon des jours anciens.
Le menu peuple se groupa
Créant bientôt cet édifice.
Alors, par quelque maléfice
Le château de cartes chuta.
Et c’est alors que les rois
Découvrirent avec effroi
Que leurs dames étaient parties
Avec… les valets sans un bruit.
Hector, Ogier, Lahire, Lancelot
Ces jeunes hommes étaient si beaux .
Mésalliance me direz-vous.
Mais comme le sait chacun de nous,
En amour, c’est de bonne guerre
Tout valet peut être joker !
auteur : Claudine DUVIALARD à La Verdière 83
ce cordel a également été lu par son auteur Claudine DUVIALARD à écouter sur :
D/ Cordel : l'histoire d'amour de Bouche et Coeur
bois gravé
texte du cordel
l'histoire d'amour de bouche et coeur
Écoutez donc cette histoire,
Vous les ventrus, toi la jeune pousse.
Une histoire de vie et d’amour,
Sentiment que nous recherchons tous.
Elle est véridique, elle l’a écrit.
Je l’ai reçue comme une secousse.
Elle, c’est un beau brin de femme.
Torticolis à son passage
Cheveux noirs et yeux d’amandes,
Regard coquin pas toujours sage.
Pourtant rien de choquant en elle.
Elle est belle, légère : tout un voyage.
Elle est jolie, elle s’appelle Sophie.
D’une formation de jazz
Au futur prometteur.
Il est beau gosse, s’appelle John Smith.
Mais, maintenant, nous l’appellerons Bouche.
Car il en a une, de grande et de douce,
Qui à tous les coups fait mouche.
Des cris aux susurrements,
Tout sonne vrai dans cette bouche.
A Toulouse, France, ville rose,
Bouche a rencontré Cœur.
Jolie Cœur a écouté belle Bouche,
Qui s’énervait de tout son cœur
Sur celle qui l’accompagnait
Et ce jusqu’à point d’heure.
Bouche est nord américain.
John Smith ne sonne pas français
A vrai dire peu importe son nom
Le fait est que ce grand illuminé
A touché le cœur de notre Cœur,
Qui depuis ne s’en est pas libéré.
Une soirée, un concert, un instant,
Et Cœur en est restée bouche bée.
Bouche a accepté les éloges,
Et a accepté de poursuivre la soirée.
De Cœur, Bouche s’était épris,
Mais c’est Coeur qui allait morfler.
En étant juste lui-même, heureux.
Embrassant à cœur que veux-tu,
Des cœurs gros comme ça qui se touchent,
Bouche et Cœur se passionnent et s’aiment.
Grand coup de cœur et à pleine bouche,
Debout, couchés, habillés et nus,
Bouche en cœur, et Cœur pour Bouche.
Même si à cœur vaillant rien d’impossible,
Bouche a arraché le cœur à notre Cœur.
Car Bouche a le cœur à l’ouvrage
D’être reconnu comme le batteur
De cette musique qui le fait vivre.
Alors ce n’est peut-être pas encore l’heure.
Le lendemain, Bouche s’en est allé,
Laissant tout seul un petit coeur.
Bien de mal embouché,
Il n’est pas bourreau des coeurs.
Mais Cœur se sent déchirée.
Seule et en silence, elle pleure.
On lui dit qu’elle est bien naïve,
Et c’est vrai qu’elle a un coeur d’enfant.
Mais elle en a gros sur le cœur.
Alors ne la jugez pas pour autant !
Car, qui peut ne pas souhaiter l’amour,
Ne mérite pas d’être vivant.
Notre triste Cœur est enfermée,
Change alors de forme pour un triangle.
Une forme pointue et défensive,
Qui n’inspire pas la douceur des angles.
Trois directions opposées
Qui petit à petit l’étranglent.
Je vous passerai la magie de la nuit,
Car elle ne concerne qu’eux.
Sachez juste que l’eau à la bouche
A envahi Cœur jusqu’à la pointe de ses cheveux.
Bouche est allé droit à son cœur
Vers l’hier, vers le passé,
Toujours le même mot à la bouche.
Vers l’aujourd’hui, vers le présent,
Dessert ou simple mise en bouche ?
Vers le demain, vers le futur,
Liberté d’aimer, avec ou sans Bouche.
A vous, mes amis, je vous le dis,
Peu m’importe les cœurs d’artichaut,
Les cœurs de laitue ou de bois,
Les cœurs sur la main et les cœurs gros.
Avoir bon cœur ou mal au cœur,
Juste avoir un cœur pour aimer… trop.
Car j’aime la soif et la faim,
De tendresse, d’amour et de vie
Des je-m’en-foutistes du qu’en dira-t-on
auteur : Nicolas DUVIALARD à Niteroï Brésil
ce cordel a également été lu par son auteur Nicolas DUVIALARD à écouter sur :
E/ Cordel : Saci ou comment faire de rien
bois gravé
texte du cordel
Ecoutez les histoires
à clamer ce qu'ils savent
de moi ceci de moi cela
et si et si et ça et ça
le saci qu'ils m'appellent
le saci cérérê le saci pérérê
le saci saçura c'est moi c'est moi
matita pérêrê matita péreira
les noms d'oiseaux c'est encore moi
ce que je suis qui saura dire
je ne suis pas voilà c'est ça
ni ceci ni cela pas ici toujours là
encore déjà voilà voilà
Chacun s'y prend à décrire ma figure
le chasseur m'a traqué dans les bois
la bonne mère dans son plat
l'enfant malin sous les draps
alors toi l'ami peintre
et toi aussi qui veut chanter
vas si tu veux de la main de la voix
inventer mes allures
et d'autres aventures
Saci dit-on mange le feu
on en disait bien d'autres
qu'un homme avait deux fils
bien beaux forts qu'on enviait
qu'un oncle mena loin
les enivra tua laissa là
leur chagrin plus rien qu'errant
l'un en saci l'autre en oiseau
pour le malheur des gens
ils m'ont cru voir gamin à queue de bête
courir les bois et m'enfuir à tue-tête
ouh ouh l'enfant c'est toi
qui n'as pas d'âge
et que le trouble agace
mais prends soin de ceci
que le saci parti plus rien n'a de grâce
encore toujours ce sera moi
les premiers qui m'appelèrent
sont les contes tupis
quand leur venait le bruit comme ça qui fait
sa ci sa ci dans les arbres
alors va quel effroi
les enfants se blottissent
les genoux en frémissent
quand on voit fille pâle
dit-on sur la route et sans malle
c'est d'un amour pour moi qu'elle languit
mais comment qu'en ferais-je
moi qui n'ai rien ni nom ni aucune intention
et qui cours tout mon saoul après les papillons
puis un jour ils m'ont vu au creux d'un
tourbillon
sur une seule jambe facétieux négrillon
d'ailleurs à quoi bon l'autre jambe
à qui va comme la toupie tout vif et tout en rond
on dit que c'est maître cruel qui l'ôta
pour me tenir en chaîne
d'autres que c'est en luttant
je la perdis sur le champ
mais tous me reconnaissent au bonnet
vermillon de travers sur la tête
en chaque main trois doigts plus un trou
et partout sortilèges que j'envoie sur les bêtes
pour me tenir regardez les malins
tendent des fils où vont droit les chemins
lancent chiffon sur les poussières
j'y suis c'est fait on me garde en bouteille
car sous le capuchon dit-on je veille
à l'art de vos remèdes
aussi celui qui va pour prendre
les plantes et les secrets et ce qu'il faut en faire
souffre ma colère ou fait de moi son frère
Je remue tout
crache dans les plats renverse sel
siffle comme rien que vent méchant
laisse fenêtres toutes ouvertes
et le lait tourne et le pain brûle
les mouches dans la soupe
les moustiques et les puces
c'est moi c'est moi
et le cheval hors de l'enclos
qui s'en va vite tout au galop
rien que rumeur et que grelots
et j'insiste et je dure
à tracasser la vie des gens
soixante dix-sept ans
en guise de fin me voilà champignon
de moi ne reste rien plus que le poison
On se rassure en rappelant que j'ignore
par où le gué à travers les ruisseaux
mais pensez donc j'habite les eaux
de vos songes qui font un peuple
de sacis réunis chaque nuit
pour s'accroître et confondre
ainsi j'ai gagné les villes et chaque maison
à travers les inventions de vos télévisions
je réjouis paraît-il il vaut mieux que faire peur
avec des farces et des malices
qui apaisent les désirs de vos longues révoltes
attendez donc le jour quand vous serez dehors
car jamais le saci ça on sait ne s'endort
auteur : François DUVIALARD à Belem Brésil
ce cordel a également été lu par Jean Pierre DUVIALARD à écouter sur :
F/ Cordel : le sanglier de l'Auvière
texte du cordel
le sanglier de l' Auvière
Début septembre, un grand champ de vignes
bordé d’oliviers au pied d’une colline.
Des chênes verts.
Des chênes blancs.
Les feuilles de vignes aux pourtours mordorés
frémissent sous le petit mistral.
Lieu dit l’Auvière, terre sèche,
pierreuse, jaunie sur fond de ciel bleu.
Ce matin la rosée perle sur les feuilles.
Une légère brume, il fait froid.
Les vendanges n’ont pas commencé,
des grappes rouges pendent, telles des bijoux,
remplies de jus sucré par le soleil.
Cette nuit, le champ a été labouré en boutis
par quatre pieds aux ongles durs.
Un groin a fouillé le sol des sillons
et par endroits, quelques restes
de grappes écrasées et sanguinolentes.
Midi, la rosée matinale a disparu.
L’air, chauffé par le soleil est pur.
Comme chaque jour le papé Guy, sur son vieux vélo,
fait la tournée des vignes,
surveillant le degré d’alcool
du jus des raisins avant la vendange.
Une pie s’échappe du champ de vignes.
Le papé descend de son vélo,
l’appuie sur le tronc d’un vieil olivier
en passant doucement sa main sur les olives vertes.
La pie a prévenu !
Le sanglier est passé à l’Auvière.
La chasse est ouverte depuis quelques jours.
Encore un solitaire ! pense Guy en se penchant
sur les traces encore fraîches.
Au sommet de la colline, sous les chênes,
le sanglier solitaire dort,
caché par un muret de pierres
protégeant un lit de broussailles sèches et odorantes.
Depuis l’an dernier il a découvert l’Auvière.
Terre de nourriture où l’homme ennemi
est occupé aux tâches vigneronnes.
Les chiens courants ne flairent pas son refuge
car le vent éloigne ses odeurs.
Malgré sa masse imposante
il réussit à ne pas être vu.
Ses yeux noirs et ses narines frémissantes
savent repérer l’approche des prédateurs.
Papé Guy n’est pas surpris
des trous sur ses terres.
Il sait qu’à chaque approche de l’automne
il découvre les traces d’une présence animale.
Son envie est forte de décrocher son fusil
et au matin, d’attendre le passage du sanglier.
Mais, cette fois, il veut l’observer en train de
descendre de la colline, renifler, gratter le sol,
entendre ses pas, son grognement et le bruit de
la terre soulevée par ses deux défenses acérées.
Cette nuit, pense-t-il,
la lune éclairera les rangs de vignes
sans trop faire d’ombres.
Plus loin, sur une autre colline, au sud,
le château de La Verdière forme un décor irréel,
la scène d’un théâtre où la vie est en cause,
où l’homme préoccupé par son travail veut préserver
son bien, et où l’animal sauvage, soucieux
de sa survie ne fait pas de différence
entre les bois de chênes et les champs de vignes.
Tout lui appartient de naissance
et si la vigne est bonne, les plantes des collines aussi.
La nuit tombe lentement.
Les sauterelles ne chantent plus.
L’air chaud sent le thym et le romarin.
Papé Guy a fermé la porte du cabanon
placé face au champ de vignes.
Un petit « fenestron » permet d’observer.
Jaune, la lune envoie une lumière froide.
L’air se rafraîchit vite.
Le sanglier ne passera dans les vignes
qu’au petit matin. Le papé Guy s’endort,
assis, face au champ à l’intérieur du cabanon.
En haut de la colline, le sanglier de l’Auvière,
depuis le lever de la lune,
commence sa quête de nourriture.
Sa masse lourde ondule avec agilité autour des arbres,
ses pieds s’appuient délicatement
sur les pierres instables.
Il descend doucement vers les vignes
La lune éclaire maintenant les murs du château.
Un rayon traverse le cabanon et tombe
sur le visage endormi du papé.
Il ne lui faut pas longtemps pour se réveiller.
Et là ! entre deux rangées de vignes,
une masse sombre frôle les feuilles,
fouille le rang et mord les grappes sans distinction.
Les yeux du papé Guy brillent sous la lune.
Le sanglier de l’Auvière avance hors des rangs.
Son corps brille sous les rayons de lune.
Il redresse la tête.
Ses yeux petits et protégés par des paupières
sombres discernent dans le cabanon le regard du
papé. Prêtes à fuir, ses jambes courtes
se raidissent . Rien ne bouge.
Le papé hypnotisé ne cligne pas des yeux.
Là, à deux mètres, le sanglier de l’Auvière
Le regarde.
Quel bel animal pense-t-il !
il me détruit quelques grappes de vignes
mais j’ai besoin de le voir vivant.
Il me montre que je ne suis pas seul
à bénéficier de cette nature.
Le sanglier de l’Auvière hésite.
Il connaît le bruit des hommes,
la détonation et les cris des chiens !
Mais là ! rien.
Rien que ce regard porté vers lui
sans haine.
Pardon l’homme de manger tes grappes
mais je le dois pour survivre.
Le papé ferme les yeux.
Le sanglier de l’Auviére se retourne et
dans une course rapide rejoint
sa colline et les bois de chênes.
auteur : Jean Pierre DUVIALARD à La Verdière 83
G/ Cordel :ORAGE sur le château de la Rochette
texte du cordel
orage sur le château de la Rochette
Jean est berger. Il a seize ans.
Jeanne est bergère, seize ans aussi.
Tous deux ont en charge un troupeau.
Deux cents ovins qui se déplacent en un long ruban
sur les chemins poussiéreux du Var.
Un lent et sourd piétinement ponctué du battement
des sonnailles et redons.
Car Jean et Jeanne sont responsables de la
transhumance de ce troupeau d’animaux
qui appartiennent à deux propriétaires de la région.
Tondus, marqués, cloches au cou, les animaux
se sont ébranlés.
Ce sont d’abord les étroites ruelles villageoises
puis, les chemins des collines, ces drailles pierreuses
qui ont vu passer les troupeaux d’antan.
Il faut longer les restanques de pierres sèches
environnées du chant des cigales sous une chaleur
qui ne faiblit pas. Et, le soir venu,
regrouper le troupeau qui se repose enfin
sous l’œil des chiens Drac et Vigilant ,
indispensables compagnons des bergers.
Il faut les voir guetter le signal de leurs maîtres,
prêts à bondir pour ramener la brebis vagabonde,
presser les traînards ou resserrer l’ensemble
du troupeau regroupé en l’entourant d’un cercle
de galopades effrénées.
Dormez, moutons, dans le thym, le romarin et
la sauvage lavande odorante des collines.
Reposez vos pattes graciles qui ont parcouru tant
de kilomètres hier, aujourd’hui et recommenceront
demain leur lente progression vers les alpages
à la riche et nourrissante herbe verte.
Soudain, Vigilant lève la tête et hume l’air,
inquiet, la queue ramassée entre les pattes.
Drac, le peureux se réfugie près de ses maîtres.
Les brebis se dressent sur leurs pattes encore
tremblantes de fatigue : l’inquiétude des chiens
leur est sensible.
Bientôt tout le troupeau est debout, sur le qui-vive,
se bousculant dans l’espoir de se fondre au sein
des toisons odorantes.
Jean et Jeanne scrutent le ciel.
De sombre, la nuit est devenue d’un noir profond.
Plus d’étoile, plus de lune.
Une forte odeur de souffre monte des rangs
de vigne plus lointains.
Silence. Attente. Hommes et bêtes impuissants
devant la nature .
Alors, le vent se lève.
Tout d’abord léger il commence à faire bruire
les feuillages assoiffés .
Les odeurs de la nuit s’exaltent .
Une hulotte passe en un vol silencieux, pressée
de regagner son abri dans un tronc d’arbre creux.
Le vent augmente, devient de plus en plus fort.
Les feuilles des oliviers argentés se retournent
et montrent leur face cachée.
Le troupeau piétine , les dos ondulent
comme des vagues.
Les chiens ont de plus en plus de mal à contenir
le cercle laineux bien clos.
Qu’une bête s’échappe et c’est la fuite éperdue,
inconsciente du danger et l’assurance de nombreux
animaux perdus, blessés ou morts.
Soudain, des éclairs aveuglants zèbrent le ciel.
L’orage tonne violemment juste au-dessus
du troupeau fou de peur.
-vite, crie Jean, poussons- les vers la bergerie du Château de la Rochette
Les bêtes seront rassurées derrière les vieux murs.
L’ antique bergerie se dresse à peu de distance,
au sommet de la colline où le vent plie les cyprès.
Ce ne sont plus que pans de ruines, éboulis de
pierres, ouvertures béantes envahies par la
végétation d’une figuiere folle.
Sous la lumière aveuglante des éclairs, les ruines
offrent un spectacle hallucinant. Le vent rugit
entre les pans de murs, sa violence fait s’ébouler
des pierres en équilibre précaire.
Jean et Jeanne, aidés de leurs chiens, poussent
le plus rapidement possible le troupeau vers
l’intérieur ruiné de la bergerie.
Il était temps !
Les bêtes affolées allaient rompre
la ronde des chiens.
Il est bon d’avoir ce rempart face au éléments
déchaînés, de pouvoir s’adosser aux murs.
Bientôt, la pluie d’orage d’une violence inouïe
s’abat sur tous.
C’est que les orages de Provence ne connaissent
que violence et démesure.
Le risque est grand de voir la foudre tomber
près du troupeau. Et si le feu se déclare c’est la
fuite aveugle et la mort certaine de la plupart
des animaux confiés à la garde des jeunes bergers.
Jeanne pleure, dans les bras de Jean.
Tous sont trempés, terrorisés.
Eclairs aveuglants, tonnerre assourdissant
se multiplient entre les vieux murs encore debout.
La pluie redouble, glisse sur le sol des grandes
sécheresses qui ne peut l’absorber et s’écoule
bientôt en torrent de boue menaçant d’emporter
les plus faibles.
Il faut tenir. Subir les éléments déchaînés.
Croire que tout cela aura une fin heureuse en dépit
du vent fou et furieux qui bouscule les bêtes
et menace de renverser les humains.
Bêtes et gens réunis dans une même épouvante
immobiles, épuisés, se taisent.
Mais peu à peu la pluie ralentie.
Elle est encore violente mais moins semble-t-il.
Le vent perd de son intensité. Les éclairs diminuent
puis cessent et l’orage s’éloigne.
La pluie se calme puis s’arrête. Le vent est tombé.
Les moutons ont senti la fin de l’orage :
le danger est passé.
Le troupeau commence à bouger doucement.
Il semble que deux cents petits museaux dressés
respirent l’odeur de l’accalmie.
Les chiens s’ébrouent et viennent quémander
des caresses de réconfort.
Rassurés, les chiens se pelotonnent . Ils savent
que le troupeau ne bougera plus de la nuit et
que leur surveillance peut-être plus légère.
Jean et Jeanne dans leurs habits trempés, se
tiennent les mains et se contemplent en silence,
heureux d’être encore en vie, heureux de se
regarder, heureux de se toucher.
Et dans la bergerie du Château de la Rochette rendue aux
souvenirs de son passé, près du troupeau assoupi
et des chiens somnolents,
Jean et Jeanne échangent un premier baiser.
auteure : Claudine DUVIALARD à La Verdière 83
H / Cordel : Mystère au château de la Verdière
bois gravé
texte du cordel
Mystère au Château de la Verdière
Un peu avant l’an mil,
dans le royaume de Provence, encore italien,
s’édifia une forteresse à l’emplacement
d’une tour en bois, refuge des habitants
du fief de La Verdière, sur la route de
Castellanne à Arles. Route qui à cette époque
reliait l’Italie à l’Espagne.
Poules, chiens, cochons, chèvres et moutons
circulaient librement au sommet de la colline
calcaire couverte de chênes blancs et de chênes
verts délivrant les glands à l’automne.
A la venue des comtes de Castellane sur leurs
terres, les habitants se réunirent et s’opposèrent
à la création de cette forteresse destinée
à contenir une garnison de trois cents hommes.
Les habitants étaient menés par un berger
vigoureux et de grande taille.
Au bas de la tour en bois une petite chapelle
servait à accueillir les vieillards , les malades , les
femmes et les enfants qui, dans les périodes
troublées venaient y trouver asile.
Dans cette chapelle se réunissaient également
les proches du meneur nommé Nicolas
Il portait un grand manteau de peaux, ouvert et
flottant sous le mistral et, entouré d’une centaine
de moutons, il était impressionnant .
Devant cette fronde, les comtes de Castellanne
firent venir les troupes afin de faire rendre
raison aux habitants du fief de La Verdière.
Les hommes armés mirent au pas les opposants
et les condamnèrent à la construction et à
l’entretien à vie de la forteresse en lieu et place
de la tour située à l’extrémité nord de la
colline. La petite chapelle et la tour en bois
furent détruites
afin de laisser la place à un château fortifié
composé de deux immenses salles superposées.
Sur le coté nord les comtes firent édifier une
petite église reliée directement à la forteresse.
Dans les soubassements, creusés dans la pierre,
des petites salles servant de cachots furent
également construites.
Le meneur de la fronde, Nicolas le berger, fut
attrapé après une longue chasse dans les bois
environnant la colline.
La soumission des habitants s’étant passée sans
faire couler le sang de part et d’autre, les
comtes laissèrent la vie sauve à Nicolas le
berger, mais il fut attaché
et condamné à casser des pierres jusqu'à la fin
de l’édification de la forteresse.
Après quelques mois, le 15 Août jour de
l’Assomption,
par une nuit d’été où le mistral dégageait le ciel
faisant apparaître des milliers d’étoiles, à la
levée du jour, les hommes chargés d’organiser
les travaux ne découvrirent à la place du berger
Nicolas qu’un grand manteau de peaux et une
paire de bottes posées sur les pierres.
Personne, même parmi les habitants , ne sut
ce qui s’était passé.
Les guetteurs n’avaient rien entendu, les chiens
n’avaient pas aboyé.
Sans ses habits pour se protéger le berger
risquait de ne pas aller très loin !
Certains parlaient de magie, d’autres de
sorcellerie !
Le berger vivant seul, pas un habitant du fief
de La Verdière ne reçu ses confidences.
Enfin… c’est ce que les habitants déclaraient !
Les mois passèrent, le château fortifié
apparaissait progressivement au sommet de la
colline de calcaire.
Tous les voyageurs passant sur la route
faisaient un arrêt pour admirer la puissance
de cette forteresse.
Seule une ouverture placée à coté de l’entrée
de la petite église donnait accès au château
fortifié. Une salle fut construite puis enfin une
autre où trois cents hommes de garnison
s’installèrent. Ils firent vivre les habitants
autour de la forteresse.
Viandes, légumes, fruits et vins produits sur
place rendaient cette région calme et prospère.
Seule , certaines nuits , à l’intérieur du
château, une curieuse vibration venant du
centre de la colline sur laquelle était bâtie la
forteresse indisposait les hommes durant leur
sommeil.
Cela se produisait de plus en plus souvent
laissant un curieux sentiment de malaise.
Les habitants les plus anciens qui avaient connu
la période où le château fut bâti se rappelèrent
la disparition étrange du berger Nicolas.
On parlait, on imaginait mille choses sur cette
vibration. On se souvenait que le berger
connaissait bien les alentours de la colline, les
différents passages et les petites grottes .
Pourquoi ne se serait-il pas caché au pied de la
colline vers l’ouest où coulait un beau ruisseau
et, de là, il aurait pu creuser une galerie qui
aboutirait au cœur de la forteresse ?
certaines parties basses du château se
couvraient de fentes qui s’élargissaient au fil du
temps.
Les creux construits dans la roche, pour servir
de cachots et de salles de tortures se
remplissaient progressivement de pierres
écroulées,
Comme si ces lieux ne devaient plus exister.
A chacun de leurs passages les seigneurs
constataient les dégradations et ces curieuses
vibrations venues du dessous de la forteresse.
Lors des fêtes et des réunions les habitants
écoutaient les anciens raconter leurs luttes
pour ne pas que se construise le château !
La garnison fut transportée dans un autre lieu !
Le château resta un très long temps inoccupé !
Et les habitants du fief de La Verdière
appelèrent leur église « Assomption » , jour de
la disparition du berger Nicolas.
Encore aujourd’hui, mille ans plus tard, certains
habitants du village de La Verdière imaginent
les salles de tortures, les cachots et des
passages sous la colline conduisant au château
et même, certaines nuits, ils ressentent une
curieuse vibration……..mais chut !
laissons le mystère pour dans mille ans !!!!!!!!!
auteur : Jean Pierre DUVIALARD à La Verdière 83


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